Le Verrou de Fragonard : magistral !

24 Juin

Le Verrou de Fragonard, Louvre, 1776Histoire de l’art oblige, je vais aujourd’hui enfin parler d’une œuvre que j’ai toujours trouvé sublime. Mais elle pose aussi énormément de questions de compréhensions. Je ne prétends pas faire une analyse en bonne et due forme, mais juste donner quelques explications qui m’ont éclairée et passionnée en cette fin d’année universitaire. Alors, autant allier le plaisir au travail, il s’agit du célèbre Verrou de Fragonard qui date des alentours de 1776, aujourd’hui conservé au musée du Louvre.

Fragonard est surtout connu pour ses peintures érotiques réalisées pour de riches collectionneurs du XVIIIe siècle et Le Verrou est sans aucun doute son œuvre la plus révélatrice de son talent.

Tout spectateur remarque au premier regard l’érotisme qui émane de la scène et se prête (comme moi aussi d’ailleurs) à un questionnement sur la résistance ou non de la femme à l’homme : au choix, pour certains elle se laisse faire et pour d’autres, elle est sur le point de se faire violer. Parler de cette question serait en fait contourner le problème. Oui, bien sûr, on se pose la question qui trouve une simple réponse dans les codes du XVIIIe siècle, selon lesquels il faut jouer sur l’ambivalence de la femme, qui se veut ingénue, qui feint de ne pas comprendre les avances des messieurs tout en brûlant d’envie d’y répondre (toutes les mêmes, je sais). On distingue également des éléments qui conduisent à une seconde question : la scène se passe-t-elle avant ou après l’acte ? Et oui, le désordre du lit, la chaise renversée, la tenue légère du jeune homme qui contraste avec la lourde robe de la femme sèment le doute dans l’esprit du spectateur. Autant de questions qui ne trouvent de réponses. Tout ceci amène d’ailleurs à des analyses parfois très risquées et saugrenues. Je relève une petite perle dans l’ouvrage de Daniel Arasse, Histoire de peintures. Dans ce livre, l’auteur observe des seins dans les oreillers posés sur le lit, une fente noire dans les rideaux lui rappelle le sexe féminin et un pan du rideau symboliserait un sexe masculin en érection. Cette interprétation m’a beaucoup amusée, et je dois dire qu’à observer le tableau de plus près, on peut bien voir L'Adoration des Bergers de Fragonardtout cela dans la représentation du lit. Mais bon, on arrête le fantasme et on devient raisonnable, on tait notre imagination débordante.

En réalité, ce qu’il faut voir dans cette œuvre se situe autre part. Tous ces éléments sont subsidiaires et n’aident pas à la compréhension du tableau. Tout le génie de Fragonard réside dans le fait que par cette toile, il a élevé une scène de genre, et plus exactement une scène purement érotique, au rang de peinture d’Histoire. Pour comprendre cela, il faut savoir que la hiérarchie des genres est essentielle dans les codes picturaux du XVIIIe siècle et que la peinture d’Histoire est au sommet de la hiérarchie et la peinture de genre est en-bas de cette échelle. Ici, l’artiste construit la scène sur une diagonale qui bien sûr n’échappe à aucun spectateur. Elle est essentielle car elle constitue la mise en mouvement des corps dans la scène. Elle est soutenue par la lumière et guide le regard du lit au verrou et/ou inversement. Elle crée une dynamique unique qui fait osciller cette œuvre entre la scène de genre dans un style héroïque et la peinture d’Histoire. Voilà où se situe le véritable point d’analyse du tableau, même s’il regorge d’éléments symboliques soulignant l’érotisme, comme une cruche renversée qui représente l’innocence perdue de la femme.

Enfin, je dirai tout de même que cette œuvre remarquable a été conçue comme un pendant à un autre tableau de Fragonard, L’Adoration des bergers, aujourd’hui au musée du Louvre. Il s’agit là d’une peinture d’Histoire, qui peut se prêter à la comparaison avec Le Verrou, même si cela ne saute pas au yeux.

Pour les amateurs de peintures érotiques (personnellement, j’adore), je vous recommande des œuvres de Fragonard comme Le feu aux poudres, au musée du Louvre. Notez à quel point le titre est explicite 😉 ! Vous verrez à quel point (comme a dit ma prof d’Art moderne) «  L’origine du monde de Courbet semble mièvre en comparaison « … ce n’est pourtant pas peu dire !

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16 Réponses to “Le Verrou de Fragonard : magistral !”

  1. misskarolyn 24 juin 2007 à 11:42 #

    Wouah! Très belle explication… En plus j’adore ce tableau!
    Dommage que nous ne puissions pas le voir en plus grand.

  2. Angie 24 juin 2007 à 15:50 #

    Merci ! Mais je peux faire mieux : tu viens au Louvre avec moi et tu pourras en admirer les détails en direct 🙂

  3. lemateurdart 25 juin 2007 à 17:28 #

    ahhh, ce verrou de Frago… et tous les fantasmes qu’il inspire… Si tu aimes l’érotisme en art, tu devrais apprécier mon blog de mateur amamteur… enfin j’espère 🙂

    http://lemateurdart.wordpress.com/

  4. Astigo 26 juin 2007 à 0:44 #

    Superbe explication ! Aaaaah si j’avais eut des profs en histoire de l’art qui expliquait les choses quaais bien, je m’y serais peut etre un peu plus interesse… Et si en plus elles etaient aussi jolie, j’aurais sans doute jamais seche les cours :p

  5. Astigo 26 juin 2007 à 0:45 #

    quaais = aussi (la fatigue toussa…)

  6. Enessam 18 juillet 2008 à 18:15 #

    Dans mon blog, je fais référence à cette oeuvre remarquable de Fragonard. A l’instar des peintres qui ont marqué de leurs empreintes l’art dans toute sa splendeur, l’oeuvre de ce génie hors pair – en particulier ce tableau-ci – constitue une énigme. Le symbolisme du  »verrou » peut être rapproché à celui de  »Mona Lisa »; ces deux toiles appellent tous les commentaires possibles tant ils sont expressifs et en même temps sibyllins.
    Félicitations pour votre interprétation qui donne une piste de réflexion pour percer le mystère de cette représentation où l’érotisme occupe une place centrale.

  7. Angie 18 juillet 2008 à 18:42 #

    Merci Enessam pour ce commentaire ! Quant à mon interprétation, je remercie mon ancien prof d’art moderne, une experte, pour ses riches explications. Je me permets de préciser que le tableau reste mystérieux pour le sectateur qui s’interroge quant à l’action. L’œuvre n’a, elle, rien de mystérieux et les symboles y sont clairs. Cette toile est certes teintée d’un érotisme indéniable ; toutefois, ce n’est pas cela qui doit retenir l’attention du spectateur éclairé.

  8. Chimer 18 juillet 2008 à 19:12 #

    L’intérêt de l’art en tant que mode d’expression est sans nul autre pareil. Au-delà du message qu’il véhicule, cette forme de communication a – par sa complexité voire sa forme sournoise et sa relative non-violence par rapport à toutes les autres formes de manifestation de l’action contestataire – longtemps été une arme redoutable largement utilisée à l’époque du totalitarisme. Pour la plupart incompris par ceux dont ils se faisaient le porte-parole, ces génies ont constitués une perpétuelle menace pour les pouvoirs en place. Devant leurs oeuvres éblouissantes de créativité, on a envie de larguer les amarres et de s’embarquer pour un voyage initiatique.
    Votre lecture du  »Verrou » est d’une remarquable pertinence; elle m’incite à en faire une thèse de doctorat.
    Félicitations!!!

  9. Angie 18 juillet 2008 à 23:08 #

    Merci pour ses propos flatteurs et très contente que cela vous inspire tant. Je suis étudiante en Histoire de l’art et j’apprécie davantage encore ce commentaire.
    Pour les premières ligne de celui-ci : je les ai lues avec intérêt, mais ne rentrerai pas dans le débat car il est bien trop long et les arguments divers ne manquent pas ! L’Art est un moyen d’expression complexe dont l’analyse n’est bonne que si l’on connaît les tenants et les aboutissants de l’objet traité. C’est pourquoi que je resterai sur les quelques lignes écrites : avancer des arguments serait trop fastidieux !
    Une thèse de doctorat… intéressant ! Vous allez peut-être m’en apprendre davantage encore…

  10. Enessam 19 juillet 2008 à 19:09 #

    Juriste de formation, une fascination quasi viscérale pour la recherche fondamentale m’a poussé à faire le choix de m’inscrire en thèse, tournant le dos à une belle carrière.
    Cependant, autant ce choix a été aisé, autant celui de mon sujet l’est beaucoup moins. Faut-il sortir des sentiers battus et traiter de ’’l’immigration clandestine, sous l’angle de la responsabilité collective’’ ou alors est-il plus judicieux de ne pas trop m’éloigner de mon domaine de prédilection? Farouche partisan de la philosophie de Descartes, cette hésitation est le signe évident d’un malaise que je vis au plus profond de moi-même; même s’il s’avère que l’immigration abordée sous cet angle laisse apparaître, sous le microscope, une corrélation certaine avec le droit internationnal.
    Inconsciemment, vous m’offrez une belle consolation; mon amour pour l’art a été ravivé par votre analyse. Aussi, je ne doute point que si javais l’avantage de bénéficier de votre expérience voire de votre éclairage, mon choix serait définitivement fait.
    En toute amitié

  11. Angie 19 juillet 2008 à 20:34 #

    Belle explication et vraiment touchée de voir que ce balbutiement d’analyse a été apprécié.
    J’espère réussir à prendre le temps de mettre en ligne d’autres analyses… pas nécessairement concernant la peinture…
    A bientôt pour d’autres discussions.

  12. Enessam 20 juillet 2008 à 0:05 #

    Je me suis permis de vous citer sur mon blog en reproduisant intégralement votre texte ci-dessus. Se faisant, j’aurai beaucoup de peine si j’ai pu commettre une quelconque maladresse. En tout état de cause, vous y serez la bienvenue; et si d’aventure, la citation ne vous semble pas appropriée, je me tiendrai strictement à vos recommandations.
    Bien à vous

  13. Angie 21 juillet 2008 à 0:03 #

    C’est encore une fois un compliment que vous me citiez ainsi. Toutefois, j’émets une réserve : je voudrais pouvoir consulter votre billet et dans la mesure où vous reprenez mes mots dans leur intégralité, je vous demanderais de bien vouloir mettre l’ensemble entre guillemets et de me citer par le biais de mon blog comme auteur de l’analyse. Je pense que ma demande est légitime. Dans ces conditions, cela ne me gêne pas outre mesure, bien que j’aurais aimé être consultée avant.
    A bientôt.

  14. Enessam 21 juillet 2008 à 1:24 #

    Il est de bon ton, avant tout autre propos, que je fasse mon mea culpa pour avoir dérogé aux règles de bienséance et de courtoisie.
    Pour la consultation de mon espace, je réaffirme, si besoin en était, que vous y serez toujours la bienvenue; tout l’honneur sera, du reste, pour moi.
    Pour les guillemets, je fais de suite le nécessaire; toutefois, il me sera bien difficile de vous citer par le biais de votre blog, mes aptitudes en informatique étant trés limitées. Aussi, si ce n’est pas trop vous demander, merci de m’envoyer un message via le lien  »www.diawdine.spaces.live.com/ » ou un mail pour m’indiquer le chemin à suivre.
    Respectueux hommages, Chimer

  15. enessamChimer 8 juin 2013 à 18:28 #

    Salut Angie,
    Cela fait un bail et j’avoue qu’être sevré de vos nouvelles me peine énormément. Serait-il possible de « renouer le fil » avec vous ? Si je pouvais oser demander beaucoup plus, je dirai tout juste : je voudrais pouvoir m’honorer de votre amitié pour pouvoir m’enrichir de votre bel esprit.
    Amicalement, avec mes hommages les plus respectueux.
    Enessam Chimer
    (enessam@hotmail.fr)
    https://www.facebook.com/enessam.chimer?ref=tn_tnmn / https://twitter.com/ChimerEnessam

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  1. AstigoTrip » Une nouvelle blogueuse est nee… - 27 juin 2007

    […] : ) et elle y parle de tout ce qu’elle aime et comme elle etudie en histoire de l’Art les premiers sujets sont deja fort interessant et bien […]

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